L’odyssée d’une coccinelle envahissante

«Harmonia axyridis» est venue d’Asie par les États-Unis pour conquérir l’Europe … et réaliser le vide autour d’elle. En Suisse, sa cousine à deux points régresse à une vitesse spectaculaire. Que faire ?

Denis Delbecq ; Le Temps (CH) 06/04/2010

C’est l’histoire d’une jolie coccinelle importée d’Asie comme arme biologique contre les  pucerons.

Harmonia axyridis collection
Harmonia axyridis collection

Mais le paisible insecte a échappé à tout contrôle. Pour la première fois, des scientifiques ont retracé sa route : alors qu’elle colonise désormais une large part de l’Europe, Suisse incluse, et qu’on l’observe aussi en Amérique du Sud et en Afrique du Sud, la coccinelle asiatique serait arrivée des États-Unis.

«L’insecte n’a pas traversé l’Atlantique tout seul, précise Arnaud Estoup, chercheur à l’Institut national de recherche agronomique français (INRA) et cosignataire des travaux publiés à son sujet dans la revue scientifique PLoS One le 17 mars. Il a pris le bateau ! En Norvège, on l’a retrouvé sur du bois importé de Pennsylvanie. Et l’animal a aussi été repéré sur des paquebots.»
Avec des collègues de l’INRA, Arnaud Estoup a patiemment étudié les gènes de spécimens recueillis en Asie, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, et en Europe. Surprise. Selon ces travaux, la coccinelle asiatique s’est servie du continent nord-américain comme d’une tête de pont.

Harmonia axyridis adulte
Harmonia axyridis adulte

C’est en 1916 qu’ont commencé les multiples tentatives d’introduction de l’insecte aux États-Unis. A l’époque, puis dans les années soixante, il était question de l’établir durablement. Mais la coccinelle asiatique a résisté, jusqu’à ce qu’on observe une première population sauvage en 1988 dans le Nord-Est des États-Unis.
En Europe, l’insecte a fait ses débuts en 1990, à partir d’une souche importée de Chine par l’INRA.
Il était notamment utilisé en Belgique, aux Pays-Bas et en France dans la lutte biologique contre les Pucerons, tandis que la Suisse l’a interdit après quelques essais conduits en 1996.
Ce qui n’empêche pas le pays d’être désormais envahi, cinq ans seulement après la première alerte, en 2004 près de Bâle.

Maintenant que la route probable de l’invasion est connue, il reste à comprendre pourquoi la coccinelle est soudainement devenue envahissante.
«Ce sera très difficile, prévient Arnaud Estoup. Quand un crustacé d’eau de mer s’installe dans les eaux douces d’un lac, nous avons une cible pour nos recherches : une évolution de sa tolérance à la salinité. Mais dans le cas de la coccinelle asiatique, nous ne savons pas où chercher.»
Il y a bien une hypothèse sur la table, mais les chercheurs n’ont pas encore pu la confirmer. «A force de vivre en faibles densités, faute d’adaptation, les gènes de fragilité des coccinelles auraient pu être éliminés. Et un mélange entre plusieurs souches aurait pu alors sélectionner les individus les plus féconds et les plus résistants à la diète», avance prudemment Arnaud Estoup.
Son laboratoire tente aussi de voir comment les coccinelles débarquées d’Amérique ont pu interagir en Europe avec la souche importée d’Asie.

Larve d'Harmonia axyridis
Larve d’Harmonia axyridis

Fort heureusement, cette coccinelle ne fait pas de dégâts dans les cultures.
Sauf sur certains vignobles. Faute de pucerons à la fin de l’été, elle s’installe sur les fruits, et notamment sur le raisin. Mélangée avec les grappes, elle dégrade la qualité des vins, ce qui s’est déjà produit aux États-Unis.
«Pour le moment, les vignobles européens sont épargnés, souligne Marc Kenis, spécialiste des espèces envahissantes au centre de recherches CABI, à Delémont.
Il semble que cette coccinelle apprécie la proximité de cultures de soja. Cela pourrait aussi se produire avec le maïs.»
De quoi alerter les viticulteurs du Bordelais, où les grands crus côtoient la céréale. Des foyers ont été observés à deux cents kilomètres l’an dernier, et la coccinelle progresse de plus de cent kilomètres à chaque saison.
Mais les viticulteurs ont une parade : l’usage des pesticides est fréquent dans les vignobles.

Si les agriculteurs la craignent peu, la coccinelle d’Asie est en revanche une vraie menace pour ses cousines européennes.
«Dans le Jura Suisse, elle représente déjà 70% des populations de coccinelle, s’inquiète Marc Kenis. Elle remplace peu à peu les soixante espèces qu’on trouve dans notre pays, comme la coccinelle à deux points, qui régresse.»
Car Harmonia axyridis s’attaque aussi aux larves de ses cousines …
Et elle ne passe pas inaperçue: chaque automne, elle colonise hangars, garages et maisons. Et si elle est sans danger pour l’homme – hormis quelques cas très rares d’allergie – on peut s’en débarrasser facilement avec un aspirateur, en plaçant ensuite le sac un jour au congélateur!

nymphe (pupe) d'Harmonia axyridis
nymphe (pupe) d’Harmonia axyridis

Pas question en revanche d’asperger les espaces naturels d’insecticides qui détruiraient l’ensemble des insectes. Pour Arnaud Estoup, «la meilleure manière de lutter contre les envahisseurs, c’est la patience.
Avec le temps, les espèces indigènes s’adaptent, les pathogènes aussi.»
«En Grande-Bretagne, ajoute Marc Kenis, des chercheurs tentent d’adapter un acarien pour qu’il s’attaque à Harmonia. On sait qu’il existe aussi une bactérie en Asie qui tue les mâles. Reste à savoir si elle est bien spécifique de cette coccinelle ou si elle s’attaque à d’autres espèces.»
Comme Arnaud Estoup, Marc Kenis estime qu’aujourd’hui, on n’introduirait plus un animal au menu aussi varié comme arme biologique.
Un avis que ne partage pas Firouz Kabiri, le responsable de l’innovation de la firme française Biotop, qui commercialise toujours une souche de la coccinelle asiatique en France, mise au point par l’INRA. «Notre coccinelle à nous ne vole pas, elle ne peut pas se déplacer quand il n’y a plus de pucerons. Elle meurt, et ne peut donc pas pulluler.» A moins, comme le souligne Marc Kenis, qu’elle ne finisse par se croiser avec sa cousine envahissante …

A consulter : Page Wikipedia sur Harmonia axyridis.

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